vendredi 27 février 2026

L'univers Littéraire de Chekri Ganem


Intervention de Michel Edmond Ghanem

à la table ronde organisée le 22 septembre 2025 à Paris 

autour du livre "Chekri Ganem: Œuvres Retrouvées"

 

 

Monsieur l’Ambassadeur du Liban,

Mesdames et Messieurs, chers amis,

 

Nous nous réunissons aujourd’hui autour d’un nom jadis familier des scènes parisiennes et des cercles littéraires et politiques de la diaspora levantine: Chekri Ganem, père de la littérature libanaise de langue française.

Ce livre, Chekri Ganem Œuvres retrouvées, est né d’une double promesse : celle faite à mon père, sur un lit d’hôpital au Liban, et celle adressée à Chekri lui-même, sur sa tombe à Paris. Promesse de mémoire, promesse de fidélité. Mon entreprise n’est pas seulement un travail d’archives, encore moins un inventaire ; elle est une résistance contre l’oubli, contre cette « seconde mort » qui guette tout écrivain lorsque ses textes cessent d’être lus.

Pendant plus de vingt ans, il m’a fallu traquer ces fragments dispersés : dans les fonds familiaux, les bibliothèques nationales de Tunis, de Paris et de New York, et jusqu’aux archives diplomatiques et la presse ancienne. Certaines œuvres mentionnées par les critiques ou les contemporains semblaient avoir disparu à jamais. Retrouver un poème, un manuscrit annoté, une pièce oubliée, c’était raviver une voix interrompue.

Les textes réunis ici se partagent en deux ensembles : d’un côté, les œuvres littéraires nous transportent dans un Orient transfiguré par la langue française. D’un autre côté, les écrits politiques, eux, résonnent de l’exil et des luttes. Ils témoignent de l’engagement de Chekri Ganem dans la défense de l’autonomie du Liban et plus tard dans la proclamation et la concrétisation du projet du Grand Liban. Ses textes publiés dans la presse, ses lettres, ses manifestes, donnent la mesure d’un intellectuel qui savait manier l’éloquence littéraire au service d’une cause nationale.

Permettez-moi de vous entraîner ce soir dans l’univers littéraire de Chekri Ganem, tel qu’il se révèle à travers les œuvres inédites, ces textes longtemps silencieux, redécouverts dans ce livre. Je vous préviens, je ne suis pas spécialiste de littérature. Je vous livre simplement ma lecture, les yeux à travers lesquels j’ai redécouvert ces textes oubliés, et qui nous permettent de redécouvrir un écrivain en train de se construire, et de mesurer l’ampleur de son projet : faire dialoguer l’Orient et l’Occident dans une langue française à la fois classique et traversée de résonances de la littérature arabe.

La première étape de ce parcours se situe en Tunisie, un pays auquel je suis particulièrement attaché, dans les années 1890. Chekri Ganem était fonctionnaire auprès de l’administration beylicale. Il y rédige Sidi Bel Hassen : une légende tunisienne. À travers l’histoire de ce saint soufi, il nous plonge dans un récit hagiographique qui allie la simplicité du conte populaire et la noblesse d’un français littéraire. Ganem écrit en français, certes, mais il tisse dans cette langue la respiration populaire arabe – les échos du conte, les motifs du miracle, la patience de la sainteté.  Ici, l’espace oriental n’est pas décor exotique : il est territoire sacré, lieu de mémoire et d’identité. Ganem ne cherche pas à « peindre » l’Orient pour séduire l’Occident ; il cherche à l’inscrire, avec sa profondeur spirituelle, dans une langue française capable de l’accueillir. Ce texte montre déjà l’ambition de Ganem : faire entrer des figures orientales dans la culture française sans les folkloriser. Il anticipe, par son registre quasi épique, la grandeur qu’il donnera plus tard à Antar.

Dans la même période, il compose à Tunis Fou d’amour : conte arabe. Ce conte reprend la légende universelle de Majnun Layla, ces amants fous de passion, et la transpose dans une prose française rythmée, proche du poème. La nuit étoilée, le désert, la folie amoureuse : tout y évoque un imaginaire arabe, mais restitué à travers les cadences d’un romantisme à la Musset. La matérialité brûlante de l’Orient — le désert, la nuit, les étoiles, le désir — Ganem la transcrit dans une prose lyrique. Un pont fragile et puissant se dessine : le romantisme français rencontre les légendes arabes, non pour les effacer, mais pour leur donner voix dans une langue étrangère, cependant habitée. Ici, Chekri Ganem affirme que les grandes passions de l’Orient sont de la même nature que celles de l’Occident : universelles. C’est déjà un geste de médiation culturelle, une manière de dire que la littérature arabe a sa place dans la langue française.

Puis vient Le Khalife s’ennuie, une pièce inédite en vers. Elle rompt avec l’image convenue du souverain oriental fastueux et insatiable. Chekri Ganem nous peint un prince lassé, prisonnier de ses courtisans et de son pouvoir, ennuyé de tout. Par ce contraste, il détourne les clichés orientalistes habituels du calife fastueux, souverain absolu, et introduit un thème très moderne : la mélancolie du pouvoir, le vide qui guette celui qui possède tout. L’Orient n’est pas ici simple décor, il est miroir des fragilités humaines universelles. C’est un théâtre de l’intériorité, où l’Orient se confie, non pour se rassurer, mais pour se regarder sans fard. Cette pièce montre une lucidité critique sur le pouvoir, qui annonce les engagements politiques futurs de Chekri.

Avec Un quart d’heure des Mille et Une Nuits, la scène s’allume d’un autre feu fugace, délicat, intensément poétique. Ganem retrouve le ton du conte, mais l’inscrit dans le cadre théâtral français. En un acte bref, écrit en vers, il condense l’essence de l’Orient : la grâce, la mélancolie, le parfum d’une histoire racontée à la lueur d’une lampe. Ce texte, joué à l’Odéon en 1904, illustre à merveille son ambition : fusionner la poésie orientale et la dramaturgie occidentale, prouver que ces deux traditions ne s’excluent pas mais s’enrichissent. Cette pièce montre l’audace littéraire de Ganem : porter sur une scène française la respiration orientale, offrir un fragment de Mille et Une Nuits qui ne soit pas simple fantaisie, mais bouffée d’émotion.

Enfin, les poèmes inédits rassemblés dans ce volume complètent ce portrait. Certains sont élégiaques, empreints de mélancolie et d’intime solitude : Veillée, Depuis qu’on ne sait plus pleurer, Mon rêve. Dominés par une tonalité mélancolique, ces textes traduisent la solitude de l’exilé, la quête de consolation dans le souvenir ou le rêve. Ils rappellent la veine élégiaque des poètes français du XIXᵉ siècle, mais avec une coloration orientale : nuits étoilées, désert, mémoire des ancêtres. D’autres sont plus véhéments, nés du fracas de la guerre : Aux Teutons, Les Femmes grecques jetèrent des fleurs dans la mer…. ils montrent que Chekri Ganem utilise la poésie comme arme. L’image, la rime, le rythme deviennent moyens d’affirmer une cause. D’autres encore sont des poèmes d’amitié, d’hommage ou d’engagement, adressés à Charles Corm, à Omar Bey Sultan, aux « Enfants d’Anis ». Ces poèmes fonctionnent comme des liens symboliques, renforçant l’idée d’une communauté diasporique soudée par la poésie. Ce mélange est révélateur : chez Ganem, la poésie est à la fois refuge de l’âme et instrument de combat. Cette poésie retrouvée est le lieu d’un double mouvement : un repli intime, méditatif, mais aussi une ouverture vers l’autre, vers la cité, vers le combat. Elles constituent en réalité le noyau de son identité d’écrivain : Ganem se disait avant tout poète. C’est comme ça qu’il se définissait ; et ces textes le prouvent.

À travers ces œuvres retrouvées, c’est donc tout un visage de Chekri Ganem qui se dévoile. Un écrivain en mouvement, qui explore la légende, le conte, la miniature théâtrale, la poésie intime et la poésie militante. Mais derrière cette diversité, une ligne claire se dessine : celle d’un homme qui voulait, par les mots, unir deux mondes. Chekri Ganem n’était pas seulement poète, romancier, dramaturge ou homme politique. Il était, avant tout, un passeur. Et c’est ce rôle de passeur, entre Orient et Occident, mémoire et modernité, qui donne aujourd’hui à ces œuvres retrouvées toute leur force et toute leur actualité.

Aujourd’hui, la redécouverte de ces œuvres ne vaut pas seulement comme hommage. Elle nous rappelle que la littérature libanaise d’expression française, née dans l’exil, la confrontation et parfois le choc des cultures, a une histoire longue, complexe et féconde. Elle interroge notre rapport à la mémoire, à l’identité et à la transmission. Elle nous dit aussi que la mémoire n’est pas une tâche individuelle, elle est une responsabilité partagée.

 

Monsieur l’Ambassadeur,

Mesdames et Messieurs,

 

À l’issue de ce parcours dans l’œuvre littéraire retrouvée de Chekri Ganem, je voudrais élargir notre regard vers un autre devoir de mémoire. Car si nous redonnons vie à ses textes, il nous reste à protéger ce qui demeure de sa présence matérielle.

Aujourd’hui, les tombes de Chekri et de son frère Halil Ganem, à Paris, sont dans un état de délabrement avancé. Selon la loi française, elles pourraient même être réaffectées si un descendant direct ne se manifeste pas. Or, tous deux sont morts sans descendance. Je ne suis qu’un arrière-petit-neveu, et à ce titre ma voix seule ne suffit pas.

Si nous n’agissons pas rapidement, la loi française autorise la réaffectation de ces concessions. Ce risque est réel. C’est pourquoi je sollicite votre appui, Monsieur l’Ambassadeur. Avec votre concours auprès de la mairie de Paris, et avec l’aide des associations franco-libanaises présentes, nous pourrions former un comité aux côtés de l’Association des Amis de Chekri et Halil Ganem. Ce comité aurait pour mission de lancer une campagne de sauvegarde et de restauration de ces sépultures.

J’en appelle aussi aux Libanais de France, aux associations de la diaspora et à toutes celles et tous ceux qui se reconnaissent dans cet héritage, afin de se mobiliser pour cette cause. Car préserver ces tombes, c’est préserver un chapitre essentiel de notre histoire intellectuelle et politique.

Que ces pierres témoignent à jamais de la vie de ces hommes, de leurs œuvres, de leur héritage. Que la France et le Liban, ensemble, s’associent pour honorer ces deux figures, et montrer que la mémoire d’un peuple s’incarne aussi dans les lieux et dans les traces que le temps menace.

Préservons non seulement les œuvres retrouvées, mais aussi la demeure ultime de ceux qui les ont façonnées. Que Chekri et Halil Ganem reposent dans la dignité, entourés de respect, comme leurs œuvres méritent d’être entourées de reconnaissance et de gratitude.

Je vous remercie.

L'univers Littéraire de Chekri Ganem

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